September 14, 2026

Fraude au Kbis et vol de société : réduire le risque par l'anonymisation des données au RCS

Ellogne TIGORI

Une architecte d'intérieur a perdu le contrôle de sa société du jour au lendemain. Un faux procès-verbal d'assemblée générale et une fausse lettre de démission ont suffi : le greffe a délivré un nouveau Kbis au nom de l'usurpateur, qui s'est aussitôt tourné vers la banque de l'entreprise.

Le cas, rapporté par la presse le 11 septembre 2026, n'a rien d'exceptionnel. Infogreffe relève une hausse de plus de 100 % des fraudes au Kbis en 2024 par rapport aux deux années précédentes cumulées.

Un conseiller en investissements financiers est d'abord une société. Il est donc exposé comme les autres, avec une difficulté supplémentaire : son statut réglementé repose sur l'identité de ses dirigeants.

1. Comment fonctionne la fraude au Kbis

Le mécanisme est d'une grande simplicité : le fraudeur collecte d'abord les informations librement accessibles sur l'entreprise : dénomination, SIREN, siège, identité du dirigeant, statuts et procès-verbaux déposés au Registre national des entreprises (RNE), parfois l'adresse personnelle du dirigeant.

Il reconstitue ensuite les documents attendus par le greffe : un procès-verbal de décision révoquant ou remplaçant le dirigeant, une lettre de démission, une attestation de parution dans un journal d'annonces légales.

Ces pièces sont déposées au Guichet unique. Le greffe contrôle la régularité formelle du dossier, non l'authenticité matérielle des signatures.

Un nouveau Kbis est délivré. Il est authentique, puisqu'il reflète fidèlement une inscription au registre. Il est faux, puisque cette inscription repose sur des pièces contrefaites.

À partir de là, l'usurpateur dispose du pouvoir de représentation. Il peut demander les accès bancaires, souscrire des engagements, signer des contrats. Les tiers de bonne foi qui contractent avec lui engagent la société.

Le préjudice est rarement anecdotique : selon Infogreffe, plus de 30 % des entreprises victimes déclarent une perte supérieure à 10.000 euros, 15 % une perte supérieure à 100.000 euros.

2. Pourquoi un CIF est une cible particulièrement exposée

Un cabinet de conseil en investissements financiers présente trois caractéristiques qui en font une cible de choix.

Une structure légère. Beaucoup de CIF sont des SAS ou des SARL à associé unique, dirigées par une seule personne, souvent domiciliées au domicile du dirigeant. Il n'existe ni direction juridique ni service distinct chargé de repérer une inscription anormale au registre.

Une exposition réglementaire en cascade. Le CIF est immatriculé au registre unique des intermédiaires tenu par l'ORIAS (art. L. 546-1 du code monétaire et financier), adhère à une association professionnelle agréée par l'AMF (art. L. 541-4) et ses dirigeants doivent satisfaire à des conditions d'honorabilité et de compétence (art. L. 541-2).

Un changement de dirigeant inscrit au RCS se propage mécaniquement : ORIAS, association agréée, assureur de responsabilité civile professionnelle, producteurs référencés, établissement teneur de compte. Le temps de démontrer la fraude, le cabinet est bloqué sur toute la chaîne.

Une crédibilité monnayable. Un statut réglementé, un numéro ORIAS, une adhésion à une association agréée : c'est précisément ce qu'un escroc cherche à afficher pour approcher des épargnants. L'AMF publie régulièrement des mises en garde visant l'usurpation d'identité d'acteurs régulés.

3. L'anonymisation des données au RCS : ce que permet le décret du 22 août 2025

C'est le point sur lequel il est possible d'agir en amont, sans attendre une évolution du contrôle exercé par les greffes.

Le décret n° 2025-840 du 22 août 2025 relatif à la protection des informations relatives au domicile de certaines personnes physiques mentionnées au registre du commerce et des sociétés permet aux dirigeants personnes physiques ainsi qu'aux associés indéfiniment responsables de demander l'occultation de leur adresse personnelle dans les données diffusées publiquement.

Le texte est entré en vigueur le lendemain de sa publication. L'INPI a ouvert les fonctionnalités correspondantes sur le Guichet unique dès le 27 août 2025.

Trois leviers ouverts au Guichet unique

  • La confidentialité des pièces lors d'une formalité. Pour une création, une modification, une cessation ou un dépôt d'actes, il est désormais possible de déposer deux versions d'une même pièce : une version publique expurgée des adresses personnelles, seule diffusée au RNE ; une version confidentielle complète, accessible au seul greffe du tribunal de commerce.
  • La substitution d'un acte déjà déposé. La fonctionnalité dite de dépôt d'acte à substituer permet de remplacer la version publique d'un acte déjà en ligne au RNE par une version expurgée. Des statuts déposés il y a cinq ans peuvent ainsi être assainis.
  • L'occultation des adresses au RCS sans dépôt d'acte. La demande peut être formée seule. Si elle est validée par le greffe, les adresses personnelles sont occultées sur l'extrait Kbis.

Chaque demande suppose un justificatif de confidentialité, dont l'INPI met un modèle à disposition, ainsi qu'une version publique correctement expurgée. À défaut, le greffe rejette le dossier.

Ce que l'anonymisation permet, ce qu'elle ne permet pas

L'anonymisation ne verrouille pas le registre. Elle n'empêche pas le dépôt d'une formalité frauduleuse au Guichet unique. Le nom du dirigeant reste public, comme l'exige le principe de publicité légale.

Ce qu'elle fait, c'est retirer au fraudeur sa matière première. Un faux procès-verbal crédible se fabrique à partir des statuts réels : mise en forme, règles de quorum et de majorité, identité et adresse des associés, parfois spécimens de signature. Sortir ces documents de l'open data oblige à travailler à l'aveugle.

Elle réduit également le risque en amont. L'adresse personnelle du dirigeant est le point d'entrée classique de l'ingénierie sociale, du détournement de courrier et de la reconstitution d'un dossier d'identité.

Enfin, elle ne rattrape pas le passé. Les données déjà indexées par les moteurs de recherche, les agrégateurs et les bases privées continuent de circuler. L'occultation limite la diffusion future.

Le test : si un tiers télécharge aujourd'hui l'ensemble de vos actes au RNE, dispose-t-il de quoi rédiger un procès-verbal que votre greffe accepterait ?

4. Les mesures à combiner avec l'anonymisation

L'anonymisation est une brique. Elle n'a d'intérêt qu'insérée dans un dispositif.

Mettre le registre sous surveillance. Un service d'alerte sur toute modification de l'inscription au RCS coûte quelques euros par an et par SIREN. C'est le seul moyen de détecter une inscription frauduleuse dans les jours qui suivent plutôt que dans les mois.

Auditer ce qui est publié. Télécharger l'intégralité des actes déposés pour votre SIREN, puis décider, acte par acte, de ce qui doit être substitué par une version expurgée.

Verrouiller la gouvernance statutaire. Conditions de révocation et de nomination du dirigeant, majorités renforcées, formalisme des décisions : des statuts précis rendent le faux plus difficile à construire, plus facile à démontrer.

Sécuriser la chaîne bancaire. Demander à l'établissement teneur de compte quelle procédure il applique avant de modifier les mandataires sur production d'un nouveau Kbis. C'est là que le préjudice se matérialise.

Cloisonner le siège et le domicile. La domiciliation de la société au domicile du dirigeant reste la première source d'exposition de l'adresse personnelle.

5. Si la fraude est déjà survenue

La réaction se compte en jours.

Déposer plainte pour faux et usage de faux (art. 441-1 du code pénal), escroquerie (art. 313-1) et usurpation d'identité (art. 226-4-1). Le dépôt de plainte est la pièce que les tiers, à commencer par la banque, réclameront.

Saisir le greffe pour signaler le caractère frauduleux de l'inscription et en demander la rectification en urgence.

Saisir le juge commis à la surveillance du registre par requête si le greffe ne rectifie pas de lui-même (art. R. 123-139 à R. 123-149 du code de commerce). C'est la voie qui permet d'obtenir la modification ou la suppression des mentions litigieuses.

Notifier les autorités de contrôle. Pour un CIF, l'ORIAS, l'association agréée et l'assureur de responsabilité civile professionnelle doivent être informés sans attendre l'issue de la procédure.

La charge de la preuve pèse sur la société victime : c'est à elle d'établir qu'elle n'est pas à l'origine de la formalité contestée.

6. Questions fréquentes sur la fraude au Kbis et l'anonymisation

L'anonymisation empêche-t-elle la fraude au Kbis ?

Non. Elle réduit les informations dont dispose un fraudeur pour fabriquer des pièces crédibles. Elle ne bloque pas le dépôt d'une formalité au Guichet unique.

Qui peut demander l'occultation de son adresse personnelle au RCS ?

Les dirigeants personnes physiques et les associés indéfiniment responsables mentionnés au registre, sur demande, en application du décret n° 2025-840 du 22 août 2025.

L'occultation est-elle automatique ?

Non. Elle suppose une demande expresse au Guichet unique, accompagnée d'un justificatif de confidentialité et, selon les cas, d'une version publique expurgée de l'acte concerné. Le cabinet peut prendre en charge l'intégralité de cette démarche.

Peut-on anonymiser des statuts déposés il y a plusieurs années ?

Oui, grâce au dépôt d'acte à substituer, qui remplace la version publique diffusée au RNE par une version expurgée. La version complète reste accessible au greffe.

Le nom du dirigeant disparaît-il du Kbis ?

Non. Le dispositif porte sur l'adresse personnelle. L'identité du représentant légal demeure publique.

Un CIF a-t-il des obligations particulières en cas d'usurpation ?

Il doit informer l'ORIAS et son association professionnelle agréée de tout changement affectant ses dirigeants, y compris lorsque ce changement résulte d'une inscription frauduleuse qu'il conteste.

Comment le cabinet Tigori Avocat intervient

Le cabinet intervient sur les deux temps du sujet : avant la fraude, pour réduire l'exposition ; après, pour en limiter les effets.

En prévention : le cabinet se charge de l'anonymisation

L'occultation n'est jamais automatique. Elle suppose un dossier conforme, faute de quoi le greffe le rejette.

Le cabinet prend l'opération en charge de bout en bout.

  • Audit d'exposition : inventaire des actes diffusés au RNE, des données publiques du RCS et des points d'entrée exploitables par un fraudeur.
  • Préparation des versions publiques expurgées des statuts, procès-verbaux et autres actes concernés.
  • Rédaction du justificatif de demande de confidentialité et constitution du dossier.
  • Dépôt et suivi des formalités au Guichet unique : dépôts d'actes à substituer pour les actes déjà en ligne, demandes d'occultation des adresses personnelles au RCS, traitement des éventuelles demandes de régularisation jusqu'à la validation par le greffe.
  • Sécurisation statutaire et contractuelle : clauses de gouvernance, procédures internes, conventions bancaires, mise sous surveillance de l'inscription au registre.

Après une fraude : le cabinet conduit les démarches, y compris pénales

Si l'inscription frauduleuse est déjà intervenue, le cabinet prend le relais sur l'ensemble de la procédure.

  • Dépôt de plainte pour faux et usage de faux, escroquerie et usurpation d'identité, avec constitution de partie civile lorsque la situation le justifie. Le cabinet rédige la plainte, réunit les pièces probatoires et assure le suivi de la procédure.
  • Saisine du greffe aux fins de signalement de la fraude et de rectification en urgence des mentions litigieuses.
  • Requête au juge commis à la surveillance du RCS lorsque le greffe ne procède pas de lui-même à la rectification.
  • Accompagnement dans l'information aux autorités de contrôle et aux tiers : ORIAS, association professionnelle agréée, assureur de responsabilité civile professionnelle, établissement teneur de compte, producteurs référencés.
  • Traitement des engagements souscrits par l'usurpateur et actions en réparation du préjudice subi par la société.

Pour les conseillers en investissement financier et les sociétés de gestion de portefeuille, ce travail s'articule avec les obligations propres au statut réglementé.

Que vous souhaitiez anonymiser vos données avant tout incident ou que vous soyez déjà victime d'une usurpation, nous contacter.

Point de vigilance opérationnel

La fraude au Kbis ne se joue pas sur la sophistication technique. Elle se joue sur le délai de détection.

Une inscription frauduleuse repérée en trois jours se corrige. Repérée en trois mois, elle a produit des effets à l'égard de tiers de bonne foi que la société devra assumer avant de se retourner contre qui de droit.

L'anonymisation réduit la probabilité. La surveillance réduit le délai. Les deux se mettent en place en quelques semaines, pour un coût sans commune mesure avec celui d'un contentieux.

Sources et références

  • Décret n° 2025-840 du 22 août 2025 relatif à la protection des informations relatives au domicile de certaines personnes physiques mentionnées au registre du commerce et des sociétés.
  • INPI, « Anonymisation des actes et des données personnelles », Guichet unique, publié le 27 août 2025.
  • Code de commerce, art. R. 123-139 à R. 123-149 (contentieux du registre du commerce et des sociétés).
  • Code pénal, art. 226-4-1, 313-1 et 441-1.
  • Code monétaire et financier, art. L. 541-1, L. 541-2, L. 541-4 et L. 546-1.
  • Infogreffe, données relatives à la progression des fraudes au Kbis en 2024 et aux préjudices déclarés par les entreprises victimes.
  • RMC, « J'ai perdu le contrôle de ma société du jour au lendemain », 11 septembre 2026.